Un livre de Jean-Luc Coatalem.
Comme il l’avait fait en suivant, pas à pas, les traces de Paul Gauguin, c’est Victor Segalen que Jean-Luc Coatalem entreprend ici de chercher et d’évoquer dans un ouvrage certes érudit, mais également vibrant comme un roman d’aventures. En usant volontiers de la deuxième personne du pluriel, c’est comme si l’auteur envoyait une lettre à celui dont il veut tracer, du mieux qu’il est possible, le portrait. Cela donne un livre passionnant et mystérieux, car Victor Segalen n’est pas un homme qu’on peut facilement sonder. Dans le « prière d’insérer » de l’édition de poche, l’auteur exprime au mieux le condensé de son ouvrage :
« Qui êtes-vous, Victor Segalen ? Et pourquoi, depuis si longtemps, me hantez-vous ? Breton. Brestois. Militaire, marin et poète. Cavalier émérite, marcheur infatigable, vous restez distant et troublant.
En 1903, vous pélerinez sur les traces de Gauguin, aux Marquises. Deux ans plus tard, à Djibouti, sur celles de Rimbaud. En 1909, vous traversez la Chine et vous recommencerez. Puis vous vous risquez dans la Cité interdite de Pékin, derrière un séduisant jeune homme, amant de l’impératrice. Vous résidez ensuite à Hanoi et achetez votre opium. Plus tard, vous mourrez dans la forêt du Huelgoat, loin de votre épouse et de cette autre femme que vous aimez. Quarante et un ans. Un peu tôt pour mourir. Ou se laisser partir – comme on glisse, la nuit, d’un paquebot dans l’océan. Cette fois, vos pas m’auront entraîné dans votre sillage. Mon souffle mélangé au vôtre dans le roman vrai de votre vie. »
Voilà qui résume bien à la fois le personnage et le projet de Jean-Luc Coatalem. Scruter, autant qu’il est possible, un homme, un écrivain-voyageur, qui, quoi qu’on fasse, demeure énigmatique. Sur la question de la foi catholique, même s’il semble s’en être rapproché peu avant sa mort, Victor Segalen prend, très tôt, ses distances. Ce qui n’étonne guère, étant donné les contraintes inadmissibles et hypocrites que les clercs imposaient aux fidèles en ce temps-là. Grand lecteur de Nietzsche, l’écrivain-voyageur, à l’exemple de Gauguin, déplore « l’œuvre civilisatrice » instaurée par les administrateurs et les missionnaires en Polynésie. Et quand il séjourne aux îles Gambier, il ne manque pas de blâmer, à juste titre, la théocratie qui, entre 1834 et 1871, avait été mise en place par des missionnaires, les Pères Honoré Laval et François Caret, si zélés qu’ils avaient fini « par s’ériger en despotes, régissant le quotidien de chacun, punissant et bannissant à l’envi. » (page 151). Même si l’intention de départ était bonne (il fallait protéger les îliens des incursions des marins qui passaient par là), l’instauration d’une véritable dictature au nom de la foi catholique n’en était pas moins intolérable.
Mais ce n’est là qu’un des épisodes de la vie aventureuse de Victor Segalen. Un homme, un écrivain, un voyageur qui, malgré ses limites, vaut la peine d’être découvert ou redécouvert. Que cherchait-il, au fond, en entreprenant ses multiples voyages ?, se demande Jean-Luc Coatalem. Que cherchait-il sinon de se trouver lui-même ? Une quête qui pourrait s’appliquer, d’ailleurs, me semble-t-il, à un grand nombre d’explorateurs et de pèlerins.
8,5/10
Luc Schweitzer, ss.cc.
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