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L’ÎLE ROUGE

Un film de Robin Campillo.

 

Survolée par les avions qui lâchent leurs parachutistes, l’île de Madagascar apparaît dans toute la splendeur de ses couleurs. La roche y est rouge et, au début des années 1970, alors qu’elle a acquis son indépendance depuis 10 ans, elle reste étroitement liée à la France. L’armée y est présente, entre autres sur la base aérienne Ivato que filme Robin Campillo dans une œuvre qui n’est pas à proprement parler autobiographique mais qui s’inspire des souvenirs d’enfance du réalisateur. Or, précisément, c’est le regard d’un enfant que privilégie le cinéaste dans de nombreuses scènes du film, celui du petit Thomas, 8 ans, qui, plutôt que de lire, comme on le préconise aux garçons, les livres de la « Bibliothèque Verte », préfère ceux de la « Rose », en l’occurrence les aventures de Fantômette. Bien sûr, Thomas ne se contente pas de fantasmer les histoires de cette héroïne (dont le cinéaste se plaît à mettre en scène quelques épisodes), mais il est aussi l’observateur du monde des grands. Il se glisse partout, souvent accompagné de Suzanne, une fillette de son âge avec qui il s’est lié d’amitié, et ne perd pas une miette de ce que font les adultes, la plupart du temps sans être remarqué par ces derniers. Les enfants voient tout sans même que les adultes s’en rendent compte.

« Ce que j’ai essayé de faire, explique Robin Campillo dans une interview, c’est de mettre mes souvenirs en perspective, non pas pour trouver une vérité historique ou autobiographique, mais plutôt pour créer un monde sensoriel, celui de Thomas. Une conscience naissante qui découvre les choses sans toutefois les comprendre tout à fait. » Admirablement servi par une superbe photographie et par des plans de toute beauté sur des paysages grandioses, le film s’attache surtout à adopter le point de vue de l’enfant qu’est Thomas. Robin Campillo sait remarquablement capter toutes les impressions sensorielles d’un enfant observateur, y compris dans ce qui semble le plus infime, comme le gravier que foule le talon d’une femme. Thomas est le témoin, tapi dans l’ombre, des histoires des adultes, des couples qui se font ou se défont, des événements petits ou grands de la vie militaire. Un soldat fraîchement muté de Metz à Madagascar est accueilli par ses collègues à coups de rouge, tandis que l’on s’emploie à rassurer sa fiancée en lui certifiant que la vie à la base aérienne est un vrai cocon, « un vrai petit village gaulois plein d’amour… et de kérosène ! »

En fait d’amour, ce que Thomas est en train de percevoir, sans le comprendre tout à fait, c’est le délitement du couple que forment ses propres parents, son père Robert (Quim Guttiérez), sous-officier imbu de lui-même et de ses prérogatives, sa mère Colette (Nadia Tereszkiewicz) dont la mélancolie ne cesse de grandir. Que peut-il faire, même en revêtant l’habit de Fantômette, pour aider sa mère à se délivrer de l’emprise du père ? Il faut se libérer soi-même, comme s’apprêtent à le faire les Malgaches en chassant les Français de leur territoire.

Où sont-ils d’ailleurs, les habitants du pays, ceux que les Français appellent indigènes, les Malgaches ? Pendant une bonne partie du film, c’est à peine si on les aperçoit. Ils sont comme des figurants que l’on ne remarque quasiment pas. Sauf dans un cas, celui d’un des militaires qui est tombé amoureux d’une Malgache, ce que la plupart des autres Français jugent incongru ou irrecevable. Le curé du lieu, lui, n’y va pas de main morte : il considère que Miangaly, la jeune Malgache, a envoûté le militaire et qu’il convient d’exorciser ce dernier de son démon !  Au bout du compte, alors que les Français sont sommés de s’en aller, c’est elle, Miangaly, et ce sont eux, les Malgaches, qui prennent toute la place. Le temps de l’emprise coloniale s’achève. Après la chronique familiale qui a occupé la majeure partie du film, place au manifeste politique, à la liberté d’un peuple trop longtemps opprimé !   

8/10

 

                                                                                     Luc Schweitzer

Tag(s) : #Films
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