Un film de Martin Provost.
En 2008, Martin Provost se faisait connaître du grand public avec un inoubliable portrait de Séraphine de Senlis, formidablement interprétée par Yolande Moreau. En 2013, c’est de l’écrivaine Violette Leduc dont il dressait un portrait tout en justesse, en s’appuyant sur le talent d’Emmanuelle Devos. On doit aussi à Martin Provost un beau film de femmes, précisément intitulé Sage Femme (2017), avec Catherine Frot et Catherine Deneuve, ainsi qu’une excellente comédie, La bonne épouse (2020), avec, entre autres, Juliette Binoche et, à nouveau, Yolande Moreau. Pour chacun de ses films, comme on le constate, le réalisateur donnait les premiers rôles à des femmes et, toujours, avec succès.
Or, cette fois-ci, ce n’est plus seulement d’une femme ou de plusieurs femmes dont il s’agit, mais d’un couple, celui que formèrent Pierre et Marthe Bonnard. Insistons bien sur ce point car il ne s’agit nullement, pour Martin Provost, de donner la vedette au grand peintre nabi Pierre Bonnard, au détriment de Marthe, celle qui fut sa compagne, sa muse, puis son épouse. Dans ce film, Pierre et Marthe sont traités avec une parfaite équité et il ne fait pas de doute que ce qui intéresse le cinéaste, c’est le couple, un couple qui, malgré les vicissitudes, résiste à l’épreuve du temps : « J’ai beaucoup d’admiration pour les couples qui durent toujours, qui surmontent ennui et lassitude, qui traversent ensemble les épreuves et les joies de la vie sans jamais se quitter », confie-t-il dans une interview.
« Sans jamais se quitter »… : ce n’est pas tout à fait le cas, à vrai dire, dans l’histoire du couple Bonnard. Néanmoins, comme dans toutes les histoires d’amour, cela commence sous les meilleurs auspices. Pierre (Vincent Macaigne, méconnaissable) entraîne dans sa ronde d’amour la jeune Marthe (Cécile de France), celle à qui il a proposé d’être son modèle et qui devient bientôt son amante et sa muse. Elle sera présente, estime-t-on, sur un tiers de l’abondante production picturale de l’artiste. Les débuts sont heureux, presque sans ombre. Quand Pierre n’est pas entièrement absorbé par son travail, les amants se livrent à des jeux sensuels irrésistiblement joyeux, surtout lorsqu’ils résident dans leur maison du bord de Seine, à l’écart de Paris : on s’y poursuit en se déshabillant et l’on finit par un plongeon, tout nu, dans la rivière !
Mais le cinéaste, sans jamais tomber dans l’académisme, veut montrer aussi la difficulté de durer dans une histoire d’amour. Pierre, qu’on désigne volontiers comme le peintre du bonheur, se doit de fréquenter d’autres peintres et d’autres artistes, entre autres Monet (André Marcon), Vuillard (Grégoire Leprince-Ringuet) et la pianiste Misia Sert (Anouk Grinberg), insupportable d’autosuffisance. Marthe est aux antipodes de cette dernière, elle qui n’aime que les joies simples de la campagne. Mais tout se corse bien davantage lorsque, peu avant le déclenchement de la guerre, en 1914, Pierre introduit dans son atelier une jeune femme prénommée Renée (Stacy Martin) qu’il a élu comme modèle. Dans un premier temps, à vrai dire, il semble que se met en place une sorte de ménage à trois, avant que tout n’éclate en une crise qui paraît irrémédiable, tant Pierre s’est entiché de Renée. À quelque chose malheur est bon, comme on dit, puisque c’est à cette occasion, quand Pierre s’est momentanément éloigné d’elle, que Marthe se met, à son tour, à peindre, sans rivaliser avec Pierre mais en faisant preuve d’un indéniable talent.
On l’a compris, le couple Pierre et Marthe se reforme bientôt (ils se marient en 1925) mais sans recouvrer la sorte d’innocence de leurs débuts car, désormais, ils sont habités par un sentiment de culpabilité. Il ne faut pas trop en dire à ce sujet, mais un événement tragique perturbe désormais l’harmonie du couple. Martin Provost, en s’appuyant sur les remarquables prestations de Vincent Macaigne et Cécile de France, réussit parfaitement à faire percevoir ce changement, tout comme il excelle à mettre en scène le travail des peintres (non seulement Pierre et Marthe, mais aussi Monet, fasciné par un nymphéa qu’il reproduit à l’aquarelle sur une feuille de papier). Le film a de quoi émerveiller, certes, mais il a aussi de quoi susciter des interrogations et des réflexions, en particulier à propos de Marthe, une femme que l’on a parfois caricaturé en l’affublant de l’étiquette de « manipulatrice », alors qu’elle était, comme nombre de femmes d’artistes, celle qui s’est plus ou moins sacrifiée pour qu’advienne l’œuvre de l’homme qu’elle aimait. Le film de Martin Provost lui rend pleinement justice.
8/10
Luc Schweitzer
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BONNARD, PIERRE ET MARTHE Bande Annonce (2024) Vincent Macaigne, Cécile de France
BONNARD, PIERRE ET MARTHE Bande Annonce (2024) Vincent Macaigne, Cécile de France, Romance, Film Français © 2023 - Memento Distribution
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