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MAY DECEMBER

Un film de Todd Haynes.

 

Todd Haynes, à qui l’on doit déjà une dizaine de longs-métrages, semble décidément réaliser ses films les meilleurs lorsqu’il raconte des histoires de transgression. Ce fut le cas, en particulier, dans deux chefs d’œuvre : Loin du paradis, en 2002, film dont l’action se déroulait en Amérique dans les années 1950 et où il était question à la fois d’une liaison interraciale et d’une relation homosexuelle ; et Carol, en 2015, qui racontait, toujours dans les années 50, une histoire d’amour impossible entre deux femmes.

Si May December (dont le titre désigne, pour les Américains, les couples dont les membres ont une grande différence d’âge) se déroule à notre époque, dans la ville de Savannah, en Géorgie, il n’en fait pas moins constamment référence à des événements ayant eu lieu une vingtaine d’années auparavant. À cette époque, la relation passionnelle entre Gracie Atherton, une femme de 36 ans, et Joe Yoo, un garçon âgé alors de 13 ans, avait fait scandale, défrayé la chronique, fait les gros titres des tabloïds. Un procès avait eu lieu, Gracie avait écopé d’une peine de prison. Néanmoins, après son incarcération, les deux amants s’étaient retrouvés, s’étaient mariés et avaient fondé une famille de trois enfants.

Or, une vingtaine d’années plus tard, alors que les enfants de Gracie (Julianne Moore) et Joe (Charles Melton) s’apprêtent à quitter le foyer pour devenir étudiants, arrive une actrice, plus ou moins célèbre, prénommée Elizabeth (Natalie Portman), venue à Savannah dans le but de préparer le rôle de son prochain film, un film dont l’objectif est de raconter l’histoire d’amour transgressive de Gracie et de Joe. Elizabeth se retrouve donc en présence de celle dont elle doit incarner le rôle à l’écran.

Dès lors, on la voit mener une sorte d’enquête sur ce qui s’est passé vingt ans auparavant, presque comme si elle voulait refaire le procès. Elle s’ingénie à rencontrer tous ceux qui, d’une manière ou d’une autre, ont été les témoins de cette histoire ou y ont exercé une fonction, par exemple celui qui fut l’avocat de Gracie à l’époque du procès. Elle lit tous les articles parus jadis dans la presse à scandale, examine des photos, etc. Mais, surtout, elle parvient, de plus en plus, à s’immiscer dans la vie d’un couple dont on s’aperçoit rapidement qu’il n’a pas fini, vingt ans après les faits, de paraître choquant aux yeux des uns et des autres. Si certains expriment ouvertement leur mépris, y compris en envoyant au couple des colis contenant des excréments, d’autres le font plus sournoisement en simulant quelque chose qui ressemble à de la pitié.

Tel est le contexte dans lequel se font face les deux femmes, Gracie, dont on perçoit, de plus en plus, non seulement les fragilités mais aussi ce qu’elle appelle elle-même sa « naïveté », et Elizabeth qui semble, elle, de plus en plus, se métamorphoser en un double de celle qu’elle doit incarner à l’écran. Todd Haynes, en grand cinéaste qu’il est, excelle à mettre en scène ce jeu de miroir entre les deux femmes en en suggérant finement toute l’ambiguïté. Plus le film avance et plus le malaise est prégnant, d’autant plus que Joe, lui aussi, révèle sa vulnérabilité, ce Joe qu’on voit, plusieurs fois, occupé à échanger des messages troublants sur son téléphone avec on ne sait qui. N’est-il pas, comme Gracie, comme Elizabeth aussi, en train d’étouffer ? Elizabeth souffre d’une maladie respiratoire, Gracie et Joe se sont aimés jadis au fond de la réserve d’une animalerie. Gracie essaie de s’échapper en partant à la chasse avec ses chiens, tandis que Joe, qui fait l’élevage de papillons monarques, se délecte à libérer l’un d’eux à l’air libre et à le regarder s’envoler et disparaître comme s’il avait le désir d’être à sa place.

Le jeu trouble et troublant entre les deux personnages féminins, interprétés, qui plus est, par deux des actrices les plus fascinantes d’aujourd’hui, ce jeu est servi par un scénario subtil et une mise en scène qui ne cesse de solliciter la participation du spectateur (qui n’est plus, dès lors, un simple spectateur). À toutes ces qualités s’ajoute celle de la musique entêtante du film, reprise d’une composition signée Michel Legrand, une musique qui ne se contente pas de ponctuer le film mais d’exprimer, d’une certaine manière, une sorte de fatalité.

Lors d’une des scènes du film, Elizabeth, invitée à rencontrer les élèves de la classe dont l’un des membres n’est autre qu’une des filles du couple Gracie/Joe, répond aux questions qui lui sont posées. À l’une des élèves qui l’interroge sur le choix de ses rôles, elle répond qu’elle n’aime rien tant que les zones grises, autrement dit les personnages ambigus, qu’on ne peut désigner par une étiquette simpliste. Or, c’est précisément un rôle de cette sorte qu’a confié Todd Haynes à Natalie Portman. Nul besoin d’insister sur sa parfaite adéquation à son personnage. Et l’on pourrait dire la même chose à propos de Julianne Moore. À les regarder, toutes les deux, se faire face sur l’écran, nous éprouvons, en tant que spectateurs, une gêne et un plaisir. Si c’est ce que cherchait à obtenir le réalisateur, nul doute, le pari est réussi.   

8,5/10

 

                                                                                     Luc Schweitzer

Tag(s) : #Films
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