Un film de François-Xavier Drouet.
Ce film est une plongée dans l’histoire récente de quelques pays d’Amérique latine et, comme il se doit dans ces pays-là, cela commence et finit en chanson. Dans celle qu’on entend au début, il est question des pauvres qui mangent des tortillas alors que les riches en sont réduits à manger de la merde ! Ne s’agit-il pas d’une version quelque peu trash de ce que dit Marie dans son Magnificat : « Il rassasie de biens les affamés, renvoie les riches les mains vides. » Quant à la chanson finale, elle évoque la lutte des pauvres et le « Christ des favelas ».
Entre ces deux chansons, c’est un pan d’histoire de quatre pays d’Amérique latine, le Salvador, le Brésil, le Nicaragua et le Mexique, que le réalisateur revisite sous l’angle des luttes des pauvres et de celles et ceux qui épousèrent leur cause au nom de leur foi en Jésus-Christ, évêques, prêtres, religieux, religieuses, tous animés par une conviction qui fut et demeure centrale dans ce qu’on appelle « théologie de la libération » : il ne s’agit pas de faire la charité aux pauvres mais de vivre leur vie, de les accompagner dans leur lutte ! Ce mouvement n’a pas d’abord été conçu dans les cerveaux des intellectuels, il prit naissance dans le peuple lui-même avant d’être mis en forme et conceptualisé par des théologiens tels que Gustavo Guttiérrez au Pérou ou Leonardo Boff au Brésil.
Alors que l’Église se tenait à l’écart des mouvements sociaux et des révoltes, quand elle ne soutenait pas ouvertement les régimes dictatoriaux qui sévissaient dans de nombreux pays d’Amérique latine, voilà que, dans ces pays à forte majorité catholique, nombreux furent les chrétiens qui s’engagèrent dans la résistance aux régimes despotiques. C’est ainsi que des prêtres, des religieux, des religieuses et quelques évêques en vinrent à s’engager aux côtés des peuples en lutte. Ce mouvement de grande ampleur, désigné par l’expression « théologie de la libération », fut très vite considéré par les États-Unis comme un danger « plus grand encore que le parti communiste » et sévèrement réprimé par les pouvoirs en place. Nombreux furent ceux qui furent arrêtés, emprisonnés, parfois torturés, ou assassinés, comme Oscar Romero, l’archevêque du Salvador, exécuté alors qu’il célébrait une messe en 1980.
François-Xavier Drouet, qui se présente lui-même, au début du film, comme ayant perdu la foi, n’en a pas moins voulu enquêter sur cette histoire, ou ces histoires, en se limitant aux quatre pays que j’ai énumérés plus haut. Le film abonde en images d’archives, souvent impressionnantes comme ces documents montrant des messes célébrées avec des armes déposées à l’entrée d’une église ou d’une chapelle quand elles ne sont pas carrément portées par des combattants. Il y est question, bien sûr, de grandes figures de catholiques qui prirent fait et cause pour les luttes des peuples : Helder Camara, Ernesto Cardenal ou Oscar Romero. On peut, entre autres, y revoir les images tournées lors du désastreux voyage de Jean-Paul II au Nicaragua en 1983, un pape incapable de trouver les mots justes pour parler à un peuple en lutte.
Mais, surtout, le documentaire de François-Xavier Drouet donne la parole à celles et ceux qui, encore vivants, ont mis en pratique la théologie de la libération dans les pays concernés. Leurs paroles sont fortes : elles disent l’espérance de ceux qui luttèrent et qui, peut-être, voulurent établir le Royaume de Dieu sur terre en dépit des paroles de Jésus (« Mon Royaume n’est pas de ce monde ») ; elles disent les conflits moraux que certains eurent à résoudre, en particulier ceux qui, prenant pour modèle les apôtres de la non-violence, durent néanmoins rester aux côtés d’hommes ayant choisi la lutte armée ; elles disent leur détermination à partager la vie et le sort des plus pauvres dans la fidélité à l’Évangile ; et elles disent que ces combats ne furent pas vains même si, en apparence, ils furent tous voués à l’échec (mais que peut-il arriver d’autre à ceux qui prient Jésus le Crucifié ?). Certaines paroles résonnent fortement, y compris pour les catholiques d’aujourd’hui, malheureusement si nombreux de nos jours à préférer le confort des liturgies à l’ancienne plutôt que d’épouser les luttes des pauvres (des pauvres qui, eux-mêmes, se laissent piéger, comme l’indique une séquence du film, par les beaux parleurs que sont certains pasteurs des Églises évangéliques). Mais comment ne pas être secoué par les paroles d’un Leonardo Boff, dernier « père fondateur » de la théologie de la libération, rappelant, très pertinemment, que c’est l’Église catholique elle-même qui est sommée de se réformer, cette Église qui persiste à fonctionner selon un modèle antiévangélique. Car, bien évidemment, ce n’est pas Jésus qui a voulu d’un clergé, de prêtres, d’évêques et d’une papauté dont on prétend fallacieusement qu’elle commence avec Pierre !
C’est la force du film de François-Xavier Drouet : s’il est composé de beaucoup d’images d’archives et s’il donne la parole à plusieurs témoins racontant leur histoire au passé (pas toujours cependant car une des religieuses interpelle avec force au sujet des flux migratoires d’aujourd’hui), ce n’en est pas moins un documentaire qui interroge notre temps. Que faisons-nous, nous, aujourd’hui, pour affirmer et surtout vivre notre solidarité avec les pauvres ?
8/10
Luc Schweitzer
L'Evangile de la révolution Bande-annonce VO STFR
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