Un livre de Christine Leteux.
Si le nom de Tourneur demeure connu des amateurs de cinéma de patrimoine, c’est probablement davantage en référence à Jacques (1904-1977), le réalisateur de La Féline (1942) ou de Rendez-vous avec la peur (1957), plutôt qu’à celui de son père Maurice (1876-1961), le réalisateur du Dernier des Mohicans (1920) ou de La Main du Diable (1943). Pourtant, s’il est vrai que l’on doit beaucoup d’incontournables films classiques à Jacques, il n’en reste pas moins que la filmographie de Maurice reste passionnante à bien des égards et mérite d’être découverte (ou redécouverte, pour ceux qui l’ont déjà visitée).
L’excellent ouvrage de Christine Leteux, paru récemment dans une nouvelle édition chez Actes Sud, devrait y inciter fortement. L’autrice y raconte l’itinéraire du cinéaste avec passion, sérieux et précision. Il faut dire que Christine Leteux a eu la chance de pouvoir consulter des documents qui, comme elle l’explique dans son introduction, étaient restés secrets pendant des décennies, transitant par Berlin (car subtilisés par l’armée allemande en 1940) et par Moscou avant d’être restitués à la France en 1994. Grâce à la divulgation de ces archives, bien des pans de l’histoire et de la personnalité de Maurice Tourneur furent ainsi dévoilés à la chercheuse.
Il faut dire que l’itinéraire de Maurice Tourneur est des plus passionnants, ne serait-ce que parce qu’il couvre plusieurs décennies de l’histoire du cinéma depuis ses débuts (ou ses quasi débuts) jusqu’à la fin des années 1940 (le dernier film réalisé par Maurice Tourneur, Impasse des Deux-Anges, est sorti en 1948). À cela s’ajoute l’internationalité d’un réalisateur qui travailla, durant une bonne partie de sa carrière, au temps du muet, aux États-Unis, au point même d’adopter la nationalité américaine, lui qui s’était refusé à endosser l’uniforme pour participer aux combats de la Grande Guerre.
Je ne reprendrai pas tous les aspects d’une personnalité assez complexe, tels que les explore Christine Leteux, mais il me semble intéressant de relever deux points. D’abord, concernant le caractère de Maurice Tourneur : Christine Leteux le décrit, à plusieurs reprises, comme « un taiseux qui a du mal à exprimer ses émotions », ce qui ne l’empêcha pas d’impressionner durablement certains de ses collaborateurs, comme le prouve l’attitude d’un Clarence Brown (1890-1987) resurgissant à la fin de la vie de Maurice comme un précieux secours. Ensuite, et c’est peut-être ce qui m’a paru le plus important à la lecture du livre de Christine Leteux : foncièrement, Maurice Tourneur fut un anarchiste mais qui, par la force des choses, fut contraint, comme on dit, de mettre de l’eau dans son vin. Il ne fut pas seulement réfractaire au port des armes, il fut aussi un réalisateur qui connut son âge d’or à ses débuts, tant qu’il eut les coudées franches, tant qu’il fut libre du choix de ses sujets comme de leurs réalisations. Cela dura jusqu’en 1922, jusqu’à la réalisation de Lorna Doone, et l’instauration d’un système qui obligeait les réalisateurs à se mettre au service d’un studio ou d’une star. Maurice Tourneur regretta, sa vie entière, cette première époque de sa carrière, celle d’avant 1922. Que ce soit en Amérique ou en France, qu’il regagna en 1924, il dut désormais se plier à des contraintes qui ne furent pas de son goût. Il fut, de nombreuses fois, attaqué dans la presse pour n’avoir pas fait son devoir pendant la Grande Guerre. Comme beaucoup d’autres, pendant l’Occupation, il accepta même de travailler pour la firme allemande Continental, ce dont il dut rendre compte à la Libération. Christine Leteux relate tous ces événements avec grand soin.
En fin de compte, une fois ce livre achevé, non seulement l’on est habité par le désir de voir ou revoir les films de Maurice Tourneur qui tourna, il faut le préciser, avec les plus grands acteurs de son temps (entre autres Mary Pickford, Louis Jouvet, Harry Baur, Fernandel, Jean Gabin, Danielle Darrieux), mais aussi l’on reste touché par une personnalité, en fin de compte, attachante et par ses convictions qui, en dépit des vicissitudes des temps, restèrent inébranlables, convictions fort bien exprimées par cette phrase que Christine Leteux a judicieusement placée en exergue de son ouvrage : « Je crois que le cinéma doit être le reflet de la pensée d’un individu, de ses sentiments, de ses émotions et pas du tout un travail d’usine. »
9/10
Luc Schweitzer
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