Un roman de Mikhaïl Ossorguine.
Socialiste révolutionnaire convaincu, Mikhaïl Ossorguine (1878-1942) fut forcé de s’exiler en Italie en 1905. Revenu en Russie à l’heure de la révolution bolchevique, il fut à nouveau contraint de quitter son pays en 1922, expulsé par Lénine. C’est donc à Paris, en 1924, qu’il écrivit ce roman, un roman qui, plus d’un siècle plus tard, reste non seulement impressionnant mais d’une puissante actualité, bien que décrivant des événements anciens, ceux qui présidèrent aux ruptures historiques de la Russie au début du XXème siècle.
Comme l’indique son titre, le point de vue adopté par Ossorguine est celui de quelques-uns des habitants d’une rue de Moscou, Sivtsev Vrajek, mais l’ampleur du récit et son ambition dépassent largement le cadre étroit d’une rue pour embrasser, en quelque sorte, la destinée du vivant, non seulement des êtres humains mais aussi des animaux. Concrètement, au détour d’une page, Mikhaïl Ossorguine peut fort bien, s’il le juge utile, adopter le point de vue des hirondelles, d’un chat, d’une souris, d’une armée de fourmis ou de bandes de singes ! En vérité, dans ces deux derniers cas, c’est du mécanisme absurde de la guerre dont il s’agit : dans le jardin zoologique, c’est le combat du singe gris contre le singe fauve ; quant aux fourmis, si elles se battent parce que d’espèces différentes, elles finissent par être broyées par plus puissant qu’elles !
La guerre est, précisément, le premier grand événement qui bouleverse l’existence des habitants de Sivtsev Vrajek, à commencer par deux d’entre eux, ceux autour desquels gravite le roman : le savant ornithologue Ivan Alexandrovitch et sa petite-fille Tanioucha, une jeune fille de 16 ans qui perçoit l’importance de toute chose : « Tout était important, elle en avait la certitude, jusqu’aux poils de la barbe de son grand-père… », et qui se demande « Pourquoi vivre ? » et surtout « Comment vivre ? ».
Bien d’autres personnages interviennent, entre autres Aglaïa Dmitriovna présidant une soirée au cours de laquelle se produit le compositeur et musicien Edouard Lvovitch, mais aussi la servante Douniacha, son frère Andreï Koltchaguine, Erberg (un étudiant en quête de sa future épouse, qui pourrait être Tanioucha) ou encore Stolnikov. La guerre, qui arrive alors, ne se soucie guère des désirs de tous ces gens. Andreï Koltchaguine, tout comme Erberg, en sont les victimes, de cette guerre absurde dont un des personnages parle en ces mots : »peut-être aucun besoin de faire la guerre ne s’imposait-il, tout cela n’était qu’un amas de mensonges, et on faisait tout ce que l’on pouvait pour troubler la cervelle des soldats. »
Mais les pages les plus saisissantes traitent du cas de Stolnikov. Tandis que Kachtanov a perdu la vue, lui, Stolnikov, a dû être amputé de ses quatre membres. Il n’est plus qu’un homme-tronc, même plus un homme d’ailleurs, en tout cas ne se considère-t-il plus lui-même comme un être humain. Servi par Grigori, fidèle entre les fidèles, Stolnikov reçoit la visite de Tanioucha : mais quels genres de sentiments peut-il inspirer à cette jolie jeune fille ? Les pages consacrées à l’homme-tronc sont parmi les plus poignantes du livre et confinent, lors de certaines scènes, à l’absurde, comme lorsque des émissaires de la révolution bolchevique viennent pour arrêter Stolnikov !
Car l’autre grand événement qui bouleverse la vie des habitants de Sivstev Vrajek a eu lieu : le pays a basculé dans l’ère soviétique. Des temps nouveaux, oui, mais qui donnent lieu à des pages tout aussi absurdes et tragiques que celles qui traitaient de la guerre. Après les morts et les blessés de la guerre, voici le temps de la terreur où, sous le moindre prétexte, l’on peut être arrêté, emprisonné, torturé, peut-être exécuté, sous les « bons offices » des bureaucrates du nouveau régime, à l’exemple d’un certain Zavalichine, qui croule sous les dossiers ! C’est aussi l’heure où le compositeur et pianiste Edouard Lvovitch crée son « Opus 137 », une œuvre de génie qui traduit en musique le chaos du temps.
C’est également ainsi que nous pouvons parler du roman d’Ossorguine, comme d’une œuvre d’envergure qui, tout en traitant des habitants d’une rue de Moscou, embrasse le monde, les êtres, humains ou non, vivants ou morts, dans un même chant grandiose, tragique mais aussi, paradoxalement, apaisant. Comme les hirondelles qui reviennent au printemps, sans se soucier des disputes des hommes !
9/10
Luc Schweitzer
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Mikhaïl Ossorguine - Wikipédia
Mikhaïl Andreïevitch Ossorguine ( russe : Михаи́л Андре́евич Осорги́н ; Ilyin (Ильи́н) à l'état civil ; , Perm - , France) est un écrivain, journaliste et essayi...
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