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LE PORTRAIT DE L’ARTISTE

Un recueil de textes de Jean Renoir.

 

S’il fallait choisir un cinéaste du passé que l’on aurait aimé, si cela avait été possible, rencontrer, d’une manière ou d’une autre, que l’on aurait aimé écouter, avec qui l’on aurait aimé converser, un des noms qui me viennent aussitôt à l’esprit est celui de Jean Renoir (1894-1979). En effet, cinéaste reconnu, célébré, grandement estimé à juste titre, entre autres par Jacques Rivette et les autres réalisateurs de la Nouvelle Vague qui l’appelaient « le patron », Jean Renoir fut un inlassable raconteur d’histoires. Et comme il racontait à merveille, nul doute que de pouvoir l’écouter aurait été délectable.

À défaut, l’on peut, fort heureusement, non seulement voir et revoir ses films mais également lire les nombreux textes et écrits de diverses natures qu’il rédigea abondamment tout au long de sa vie. Nombre d’entre eux avaient déjà été rassemblés et portés à l’édition par Claude Gauteur au cours des années 1980. Mais il restait encore beaucoup d’inédits, ce qui donne lieu aujourd’hui à cette nouvelle publication intitulée Le Portrait de l’artiste, publication, précisons-le, non exhaustive (il reste de quoi publier d’autres ouvrages).

Ce ne sont pas moins de 70 textes qui sont ici proposés à notre lecture, certains très brefs, d’autres beaucoup plus conséquents, écrits entre 1927 et 1977, des textes qui couvrent donc la quasi-totalité de la carrière du cinéaste. Reconnaissons-le, certains d’entre eux sont d’un intérêt très relatif, à l’exemple de ceux qu’il rédigea à la fin de 1939 et au début de 1940 lorsqu’il travaillait au Service cinématographique de l’armée. Un grand nombre, cependant, restent attrayants et instructifs, et peut-être pas uniquement pour les passionnés de cinéma de patrimoine. Certaines analyses, certaines remarques concernant l’art et la manière de faire des films n’ont, à mon avis, rien perdu de leur perspicacité.

Bien sûr, Renoir n’était pas un homme sans reproche et l’on déplorera l’un ou l’autre propos antisémite d’avant-guerre, par exemple. On constatera aussi, au fil des pages, que, lorsqu’il évoquait ses souvenirs, Renoir ne se souciait guère d’exactitude, les notes de bas de pages étant, de ce fait, précieuses puisque corrigeant les « erreurs » éparses dans les textes du cinéaste. Ces réserves étant établies, on n’en goûtera pas moins l’esprit, la ferveur, la finesse de bien des pages.

Il y a de tout dans ces textes : des articles, des réponses à des enquêtes journalistiques, des conférences, des préfaces, des hommages, des portraits, des présentations de films. Jean Renoir ne manque pas une occasion de louer les cinéastes et les acteurs qui comptèrent pour lui, à commencer par Charlie Chaplin. Le portrait qu’il propose de Michel Simon est irrésistible. On appréciera aussi, énormément, les textes rédigés sur le peintre Auguste Renoir, l’imposante figure du père, ainsi que sur celles et ceux qui furent ses proches d’une manière ou d’une autre.

Et puis, et ce n’est pas le moindre des mérites de cet ouvrage, on examinera avec grand intérêt les propos tenus par Jean Renoir sur son art, le cinéma, sur ce qu’il fut, sur ce qu’il est, sur ce qu’il devrait être. Renoir semble avoir été fortement marqué par l’époque du cinéma muet, au point de quasiment l’idéaliser. Il se méfie des innovations mais n’en reste pas moins formidablement pertinent lorsqu’il expose l’une ou l’autre de ses convictions. Ainsi, quand, en guise d’introduction à un texte de 1947, il plaide pour un cinéma laissant place à l’imagination du spectateur, sa crainte étant que « les films deviennent (…) une espèce d’opium, et leurs fabricants des espèces de dictateurs. » Ce texte n’a rien perdu de son opportunité en 2026.  

7,5/10

 

                                                         Luc Schweitzer

 

CITATION :

« Ce qui m’épouvante le plus à notre époque, plus que la bombe atomique, c’est le renoncement des hommes à participer directement à la création de leurs joies. Plus nous allons, et plus nous aimons à nous remplir le ventre avec une nourriture toute mâchée, voire même toute digérée. Cela est vrai en cuisine – et de là le goût pervers pour les candies. Mais hélas c’est également vrai en littérature et en art. En échange d’un demi-dollar que nous donnons pour notre place dans un cinéma, nous exigeons des faiseurs de films un spectacle absolument assimilable. Nous voulons être sûrs que le moindre effort de création nous sera épargné. Shakespeare demandait à ses spectateurs d’imaginer le décor. Racine leur demandait d’imaginer les détails de l’action matérielle. Le cinéma muet leur demandait d’imaginer le son de la voix et une grande partie du dialogue. De nos jours, les spectateurs payent les artistes et les techniciens pour tout imaginer à leur place. Ils ne doutent pas qu’en abandonnant ainsi leur droit à la collaboration, ils abandonnent une partie de cette liberté que leurs pères ont eu tant de mal à conquérir. Ils accordent aux faiseurs de films le droit fantastique de s’emparer de leur esprit sans aucune restriction, se laissant aller à la volupté d’un engourdissement passif. Les films deviennent ainsi une espèce d’opium, et leurs fabricants des espèces de dictateurs. On en arrive à croire que bientôt, en ce qui concerne les spectacles cinématographiques, le monde se divisera en deux groupes – tout comme dans un État fasciste : le groupe des maîtres qui décident, et la foule des esclaves qui subit. » (Le Portrait de l’artiste, page 203)

Tag(s) : #Livres, #Réalisateurs, #Cinéma, #Cinéma de patrimoine, #Citations
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