Un livre d’Antoine Compagnon.
On ne peut pas évoquer l’année 1966 sans avoir présents à l’esprit les événements qui secouèrent la France deux années plus tard, en mai de l’année 1968. Et, bien sûr, Antoine Compagnon ne cesse, tout au long de son ouvrage, d’en indiquer les prémices. Ainsi commence-t-il, dès le premier chapitre, après avoir essayé de justifier son choix, celui-ci de l’année 1966, par évoquer l’état de l’enseignement supérieur en cette année-là.
D’ailleurs, précisons-le, il ne faut pas s’attendre à un ouvrage exhaustif, mettant à niveau égal tous les aspects, y compris les plus futiles ou les plus cachés, au sujet de l’année en question (année que l’auteur considère davantage du point de vue scolaire, de septembre 1965 à septembre 1966, que du point de vue civil). Certes, Antoine Compagnon essaie de dresser un état des lieux de la vie quotidienne des Français, autant du point de vue de la copocléphilie (collection de porte-clefs) et des chansons yéyé que de celui de la première élection au suffrage universel du Général de Gaulle ou de celui d’un commencement d’émancipation des femmes, enfin autorisées à ouvrir un compte en banque sans l’accord de leur conjoint et d’accéder à la pilule contraceptive.
Cela étant, si, à en croire le journal rétrospectif des Actualités françaises du 27 décembre, 1966 fut l’année « des cheveux longs et de la minijupe », pour Antoine Compagnon, ce fut surtout une année incroyablement riche en débats, polémiques et controverses qui agitèrent le monde intellectuel. Car, c’est bien ce monde-là qui intéresse, au premier chef, notre auteur, l’essentiel de son ouvrage lui étant consacré (ouvrage dans lequel on est étonné de ne jamais voir apparaître les noms de Brassens, de Brel, de Ferré, par exemple…).
Il est vrai que les débats et les controverses d’écrivains, de philosophes, de cinéastes, de musiciens, d’artistes de tous genres, furent particulièrement nombreux en 1966 et furent assez relayés (en tout cas, pour certains d’entre eux) par les médias de l’époque. Le livre d’Antoine Compagnon s’attarde donc, dans les longs chapitres qui leur sont consacrés, sur les querelles entre Barthes et Picard sur la critique littéraire, entre Sollers et Robbe-Grillet sur le Nouveau Roman, entre Foucault et Sartre (ce dernier, presque unanimement considéré comme un « has been ») ou encore entre Althusser et Lacan. Cela donne lieu à des considérations complexes, réservées à celles et ceux qui possèdent suffisamment de clés de lecture pour les comprendre. On peut d’ailleurs légitimement se demander ce qu’il reste aujourd’hui de tant de controverses, tant elles paraissent maintenant dérisoires.
Heureusement, les chapitres consacrés aux écrivains, aux cinéastes et autres artistes sont beaucoup plus largement compréhensibles par un large public. Et il n’est pas inintéressant de lire ce que l’auteur écrit sur Robert Bresson et le tournage d’Au hasard Balthazar ainsi que sur Jean-Luc Godard qui tourne, coup sur coup, plusieurs films dont Pierrot le Fou. 1966 est également l’année durant laquelle firent scandale La Religieuse de Rivette (un film qui paraît bien anodin aujourd’hui) et, au théâtre, Les Paravents de Genet. Intéressantes sont aussi les pages consacrées à François Mauriac, à Louis Aragon et son hypocrisie ou encore à André Malraux, ministre qui, diminué par une dépression, n’en écrivit pas moins, cette année-là, ses Antimémoires. D’autres noms surgissent, comme Boulez, frustré de ne pas obtenir ce qu’il voulait.
Enfin, notons-le, 1966 fut une année marquante pour la redécouverte de Marcel Proust d’une part, d’autre part pour une réflexion ardue sur ce qu’on n’appelait pas encore la Shoah, plus précisément sur le rôle que jouèrent eux-mêmes les Juifs dans le processus d’extermination initié par les nazis, à l’occasion de la parution d’un livre très controversé de Steiner (Treblinka), ainsi que des thèses bien connues d’Hannah Arendt.
Je ne sais pas si l’expression d’ »année mirifique » est justifiée, mais il est vrai que 1966 fut une année riche en événements, en particulier d’un point de vue intellectuel. Reste à se demander ce qu’il reste de tout cela soixante ans plus tard. Peut-être pas grand-chose…
7/10
Luc Schweitzer
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Antoine Compagnon & Barbara Pravi : Bienvenue en 1966 ! - La Grande Librairie
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