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GRAVITY

un film d’Alfonso Cuarón

L’engouement suscité par ce film,  les critiques dithyrambiques qui tombent comme à Gravelotte,  les éloges à n’en plus finir,  tout cela me semble très excessif et je vais essayer d’expliquer pourquoi.   Ne crions pas trop vite au chef d’oeuvre car,  si l’on y regarde de près,  si l’on résiste tant soit peu à l’enthousiasme quasi unanime des critiques,  on est bien forcé d’admettre que « Gravity » n’est pas si extraordinaire qu’on veut nous le faire croire.

Ce qui mérite tous les éloges,  c’est ce que tout le monde souligne :les prouesses technologiques,  les effets spéciaux bluffants,  le spectacle incomparable qui nous est offert.   Je n’ai nul besoin d’insister davantage sur ce point,  il a été décrit et commenté ad nauseam par tous les critiques (et à juste titre,  je le reconnais volontiers) !

Mais faut-il donc que l’arbre cache la forêt ou que le spectacle soit tel qu’il dissimule l’inconsistance du scénario ? Car le premier gros défaut de « Gravity » est là :nous avons affaire en somme,  malgré toutes les innovations technologiques,  à un film d’aventures des plus classiques,  c’est-à-dire à une série d’événements et de péripéties à la fois terrifiants et distrayants mais qui relèvent de l’invraisemblance.   Pris isolément,  chacun des rebondissement qui composent le scénario est probablement plausible,  mais mis bout à bout tous ces événements forment une aventure totalement ahurissante et dont on n’imagine pas que quelqu’un puisse en réchapper.   Eh bien si ! Puisque nous demeurons dans le registre du film d’aventures à la sauce hollywoodienne,  il n’est pas concevable qu’au moins un des personnages ne s’en sorte pas indemne ! L’une des spationautes parvient donc à déjouer tous les dangers,  à échapper aux débris,    à se balader tant bien que mal  dans l’espace et à passer d’une station à une autre,  à ne  pas mourir carbonisée dans l’incendie qui ravage l’une d’elles,  etc.   Le cumul de tant d’aventures n’a ni queue ni tête,  mais puisque ce qui nous est proposé n’est en somme rien d’autre que du divertissement,  il ne convient pas d’en demander davantage !

Certes,  certes,  mais le problème,  c’est que le réalisateur cherche tout de même,  bien timidement,  à donner un peu de sens aux aventures dont il nous régale les mirettes.   Malheureusement,  toutes ces tentatives ne mènent à rien de très intéressant et l’on en reste à quelque chose de superficiel.   Le plus intéressant,  ce sont les évocations que fait le personnage joué par Sandra Bullock,  évocations de son Illinois,  de sa famille,  de sa fille décédée…Mais tout ça reste très sommaire.   Quant aux indices métaphysiques relevés par certains critiques,  ils ne sont qu’anecdotiques :il ne suffit pas d’un petit couplet sur la prière (ou sur l’impossibilité de la prière),  il ne suffit pas de montrer une icône de saint Christophe dans la station russe et un bouddha dans la station chinoise pour nous transporter (c’est le cas de le dire) au septième ciel.   Il faut croire qu’Alfonso Cuarón n’était pas de taille à approfondir ces thèmes et qu’il a préféré se cantonner au film de divertissement !

Reste un troisième et dernier gros défaut de « Gravity » :la musique ! Pourquoi donc infliger aux spectateurs,  à de nombreuses reprises au cours du film,  une musique sirupeuse et indigeste qui non seulement n’apporte rien mais qui dérange et qui perturbe? Ce qui est ironique d’ailleurs,  c’est que cette musique commence d’intervenir au moment précis où George Clooney demande à Sandra Bullock ce qu’elle préfère dans l’espace.   « Le silence ! »,  répond-elle.   Ah,  bien oui ! En fait de silence,  on a droit à une musique envahissante et gênante dont on se passerait volontiers !

Je ne cherche nullement à mépriser le cinéma de divertissement,  mais je fais partie résolument de ces spectateurs qui,  quand ils se rendent dans une salle obscure,  espèrent autre chose qu’un plaisir immédiat et sensoriel qu’ils auront tôt fait d’oublier ! Louis Guichard,  dans Télérama,  évoque avec juste raison les œuvres de cinéastes géniaux tels que Stanley Kubrick et Andréi Tarkovski.   La comparaison avec Alfonso Cuarón ne peut se faire qu’au détriment de ce dernier.   Le cinéaste russe affirmait,  dans une interview de 1984,  qu’à ses yeux le cinéma était un art et que,  par conséquent,  il se devait de proposer autre chose que du simple divertissement.   Et,  comme Kubrick,  il a prouvé,  si besoin est,  en réalisant « Solaris »,  qu’on peut montrer au cinéma des spationautes sans céder uniquement à l’événementiel et au spectaculaire,  mais en proposant un autre voyage,  un voyage intérieur,  en allant loin,  très loin,  dans un voyage d’ordre spirituel du meilleur aloi !

P.S.  :  En 1968,  dans un de ses chansons (« Dessin dans le ciel »),  Serge Reggiani dénonçait déjà « la fourrière d’en-haut,  la ferraille du ciel » ! Les choses,  manifestement,  ne se sont pas arrangées depuis cette année-là ! Si l’on en juge d’après « Gravity »,  il y a tant d’objets dangereux qui gravitent là-haut qu’il vaudrait mieux renoncer à y envoyer des êtres humains ! Dieu,  que l’espace est encombré à 600 kilomètres au-dessus de notre bonne vieille Terre !

6,5/10

Luc Schweitzer,sscc

Tag(s) : #Films
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