Un film de Gessica Généus.
Regarder « Haïti en face », telle fut l’ambition déclarée de Gessica Généus, une réalisatrice venue du documentaire pour s’essayer à un premier film de fiction, film d’ailleurs tout imprégné de réel. En janvier 2020, quand il fut tourné, Port-au-Prince était à feu et à sang, livré aux violences, sur fond de manifestations contre la corruption généralisée, la désinvolture des dirigeants, les souffrances endurées par la population, à quoi s’ajoutait un confinement dû non pas au virus mais à l’insécurité. C’est dans ce contexte que Gessica Généus a réussi à tourner des scènes prises sur le vif : manifestations de rues, pratique du vaudou, réunions de prières, danse du yanvalou (danse typique de Haïti), etc.
Ce fond documentaire donnant au film sa couleur locale (on appréciera les débats des protagonistes sur les réalités politiques de leur pays ou sur la nécessité de pratiquer le français et l’anglais et non pas seulement le créole pour espérer un avenir meilleur), celui-ci ne s’enlise jamais dans aucun cliché, tout comme il parvient à éviter tout misérabilisme, sans pour autant ignorer les difficultés de la vie quotidienne pour les habitants de Port-au-Prince.
Pour ce faire, la réalisatrice a opté pour un film de femmes. Dans une société sans nul doute très patriarcale, Gessica Généus met à l’honneur Jeannette (superbement incarnée par Fabiola Rémy) et ses deux filles, Esther (Djanaïna François) et Freda (Néhémie Bastien). D’apparence solide, résolument attachée à sa foi chrétienne, la première veille, autant qu’elle peut, sur ses deux rejetons de filles que tout oppose : Esther, celle qui s’efforce de blanchir sa peau, tout en papillonnant d’un homme à l’autre, avant de se marier avec un riche député corrompu ; et Freda, celle qui veut s’en sortir en étudiant, rejette toute forme de violence et ne se résout pas à rejoindre son fiancé en République dominicaine, tant elle reste attachée à son pays.
Sans nulle recherche d’idéalisation de qui que ce soit, ces beaux portraits de femmes qui échappent à la victimisation à laquelle on veut parfois réduire les personnes de leur sexe montrent surtout que, nonobstant les divergences, quand l’affection et la solidarité demeurent, l’on peut mieux affronter les dures réalités qui sont le lot quotidien des femmes de Haïti. Si la réalisation elle-même de ce long-métrage peut sembler, par moments, quelque peu maladroite, on n’en reste pas moins touché, au bout du compte, par une certaine puissance narrative.
7/10
Luc Schweitzer, ss.cc.
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