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SOUDAIN

Un film de Ryûsuke Hamaguchi.

 

Il est vain de vouloir chercher les raisons d’une grande amitié ou d’en proposer une explication. On le sait depuis Montaigne qui, pour parler de son amitié avec La Boétie, ne trouvait rien de mieux à écrire que son fameux « parce que c’était lui, parce que c’était moi. » Le film de Ryûsuke Hamaguchi, nouvelle pépite de sa passionnante filmographie, n’est pas plus disert à ce sujet, lui qui donne à voir, pendant plus de trois heures, la grâce et la beauté d’une grande amitié, la différence d’avec l’auteur des Essais étant qu’il s’agit non plus de deux hommes mais de deux femmes, l’une française, l’autre japonaise.  

Grande et belle amitié que celle de ces deux femmes, d’autant plus grande et belle que, on ne tarde pas à le savoir, les heures en sont comptées ! Mari (Tao Okamoto) se bat, en effet, contre un cancer dont elle sait qu’il sera bientôt le plus fort. En attendant, c’est son appétit de vivre qui l’emporte (et nous emporte, nous aussi) comme dans un tourbillon. L’autre femme, que le film nous fait découvrir en premier, c’est Marie-Lou (Virginie Efira), depuis peu directrice d’un EHPAD, une directrice totalement investie (au point de ne jamais prendre de vacances) dans une mission qu’elle considère comme prioritaire : mettre en place une nouvelle méthode de soins (appelée « Humanitude »), une méthode basée sur le respect et la bienveillance et ayant pour but d’envisager chaque résident dans sa pleine humanité. Une méthode dont la mise en fonction se heurte aux réticences de certain(e)s employé(e)s (en particulier Sophie – Marie Bunel - , soignante aguerrie et peu désireuse de changements) et de la direction générale, pour qui la nouvelle méthode apparaît trop coûteuse. Or, pour Marie-Lou, il n’est pas concevable de traiter les résidents comme de simples patients, voire comme des légumes !

Telles sont les préoccupations de Marie-Lou lorsque, par un heureux concours de circonstances, elle fait la rencontre de Mari, cette dernière l’invitant à une représentation d’une pièce de théâtre dont elle est la metteuse en scène. Un soir, fatiguée, presque démoralisée, Marie-Lou se rend à cette pièce de théâtre, pièce qui évoque la fermeture des asiles psychiatriques d’Italie par Franco Basaglia en 1978, par souci du respect des personnes. En somme, un sujet en parfaite harmonie avec les préoccupations de Marie-Lou.

La représentation achevée, les deux femmes s’en vont marcher sur les quais, le long de la Seine, une déambulation filmée de telle sorte qu’on perçoit aussitôt que quelque chose de fort unit déjà les deux femmes (toutes deux, qui plus est, parlant aussi bien le japonais que le français). Nous sommes captivés, happés, définitivement conquis et, si le film se compose de longs dialogues, nous ne risquons jamais d’être pris par l’ennui, même quand les deux femmes se mettent à disserter sur le capitalisme, ses bienfaits (car il y en a) et ses méfaits. Un thème en parfaite symbiose avec les questions posées par les soins apportés aux personnes âgées ou aux malades mentaux. Autrement dit, comment faire pour que, dans une société capitaliste, le critère premier (sinon unique) ne soit pas la rentabilité ?

Rassurons-nous, même si le film aborde des questions d’ordre philosophique, il n’en garde pas moins sa caractéristique cinématographique. Le débat d’idées laisse bientôt place aux soins bien concrets qui s’adressent autant aux corps qu’aux esprits. Mari sera même recrutée à l’EHPAD pour faire bénéficier les résidents de ses talents (ce qui donne lieu à d’abondantes scènes, jamais ennuyeuses, de massages de pieds !). Harmonie des corps en relation, harmonie avec l’environnement (les pieds nus sur l’herbe ou même les fientes de pigeons tombées sur les fronts !).

Le film ménage aussi l’une des plus belles scènes de pardon jamais vues au cinéma. Marie-Lou ayant vertement remise en place Sophie, cette soignante aguerrie qui ne rate pas une occasion de la critiquer, comprend que, pour le bien de l’établissement et pour sa propre paix intérieure, il lui faudra présenter ses excuses à l’offensée. Ce qu’elle fait, en effet, à la surprise de Sophie, d’autant plus étonnée qu’elle est invitée à donner son témoignage de soignante aux membres de l’établissement.

Beauté d’une grande amitié, beauté du pardon reçu : décidément, ce film réserve les meilleures surprises. C’est aussi un merveilleux film sur l’empathie et c’est un film d’une grande liberté de ton. Virginie Efira et Tao Okamoto ont amplement mérité leur prix d’interprétation à Cannes. Mais le film, à mon avis, méritait davantage encore, il méritait la Palme d’Or !   

9/10

 

                                                         Luc Schweitzer

Tag(s) : #Films
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