Overblog Tous les blogs Top blogs Films, TV & Vidéos Tous les blogs Films, TV & Vidéos
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

UN TRIOMPHE

Un film de Emmanuel Courcol.

 

 

Celles et ceux qui connaissent, tant soit peu, le milieu carcéral pour y être intervenu à quelque degré que ce soit admettront aisément, me semble-t-il, que le regard adopté par Emmanuel Courcol pour le dépeindre est constamment juste. Pour ce qui me concerne, le film ayant été tourné, en grande partie, au centre pénitentiaire de Meaux-Chauconin, une prison dont je fus l’aumônier catholique pendant presque trois ans, entre 2011 et 2014, je n’ai pas eu de difficulté à reconnaître non seulement les lieux mais la réalité du vécu à l’intérieur de ces murs et derrière ces barreaux. Je me souviens qu’une des premières phrases qui m’ont été dites par celui qui me servait de guide au moment de mon entrée en fonction comme aumônier, ce fut : « Ici, c’est l’école de la patience. » Je n’ai d’ailleurs pas tardé à vérifier l’exactitude de ces paroles : que l’on soit un détenu ou un intervenant venant de l’extérieur, une fois qu’on est entre les murs de la prison, il faut se résoudre à passer une bonne partie de son temps à attendre. Patienter pour passer portes et grilles, patienter parce qu’un déplacement de détenus est en cours, patienter pour obtenir un rendez-vous avec l’un des membres de la direction, patienter au gré de l’humeur ou du bon plaisir des surveillants, patienter entre deux activités, deux promenades, deux parloirs, etc. On attend, on attend, on attend…

Or c’est bien l’une des réalités qui ont été prises en compte pour le scénario d’Un Triomphe, film inspiré d’une histoire vraie s’étant déroulée en Suède. Quand Etienne (Kad Merad), un comédien en galère n’ayant plus joué depuis trois ans et ayant accepté, de ce fait, d’animer un atelier-théâtre en prison, fait la connaissance des quelques détenus intéressés par cette activité, c’est pour découvrir que, jusqu’à présent, on ne leur a rien proposé de plus que d’apprendre et de jouer des fables de La Fontaine. Etienne, lui, même si le premier contact avec les prisonniers s’est révélé peu prometteur, ne tarde pas à imaginer un projet beaucoup plus ambitieux : puisqu’il a affaire à des types en galère et puisqu’on passe son temps à attendre en prison, pourquoi ne pas monter une pièce qui ne parle que de ça précisément, autrement dit En attendant Godot de Samuel Beckett !

L’idée paraît à la fois audacieuse et judicieuse, mais encore faut-il surmonter de nombreux obstacles pour parvenir à monter un spectacle de qualité. D’abord, il faut convaincre les principaux intéressés, des détenus dont la vie n’est pas sans concordance avec le contenu de la pièce de Beckett, certes, mais pour qui le langage théâtral est difficile à maîtriser et qui n’ont, à priori que très peu d’aptitudes pour être de véritables comédiens. À cela s’ajoutent les pesanteurs administratives inhérentes au milieu carcéral, les permissions à obtenir de la part de la directrice (fort bien jouée par Marina Hands) qui, elle-même, doit solliciter un feu vert, à plusieurs reprises, auprès de la juge d’application des peines. Seul quelqu’un faisant preuve de volonté et d’obstination peut lever tous ces obstacles, ce qui est le cas d’Etienne, un opiniâtre qui ne lâche rien et qui croit résolument en la réussite de son projet. Autant il semble plutôt défaillant dans sa vie privée (avec sa fille en particulier), autant il se cramponne à sa folle d’ambition de monter la pièce de Beckett avec des détenus (et, il faut le remarquer, sans jamais se soucier des motifs de leur incarcération). En misant sur leur talent, il ne fait pas erreur, d’autant plus que, pour lui, c’est la vérité qui compte, plus que le brio : « ils jouent faux, mais ils jouent vrai », constate-t-il lors d’une des scènes.

Le film d’Emmanuel Courcol abonde, lui, en judicieux choix de mise en scène. Il faut saluer le talent de tous les acteurs, formidablement dirigés. Mais on ne manquera pas d’apprécier la finesse d’un metteur en scène qui a su tirer parti des lieux de tournage du film, à commencer par la prison de Meaux-Chauconin, avec ses trois bâtiments de détention, ses cours pour la promenade, ses salles, ses cellules… Tout m’a paru sonner parfaitement vrai dans le film, y compris quand les détenus gueulent les répliques de la pièce de Beckett depuis les fenêtres de leurs cellules respectives. Quant à Kad Merad, il a, sans nul doute, trouvé là un des grands rôles de sa carrière.

Il ne reste qu’à souhaiter que le film remporte un franc succès, et pourquoi pas un triomphe justement, tout comme la pièce de Beckett jouée par les détenus non seulement une fois, comme c’était prévu au départ, mais encore d’autres fois et dans plusieurs théâtres. La tournée des détenus, voilà qui n’est pas banal !

8/10

 

                                                                                     Luc Schweitzer, ss.cc.

 

 

 

Tag(s) : #Films, #Comédie
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :