Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

MADEMOISELLE BAUDELAIRE

Une bande dessinée de Yslaire.

 

 

« Que j’aime voir, chère indolente / De ton corps si beau / Comme une étoile vacillante / Miroiter la peau ! » Ainsi commence Le Serpent qui danse, l’une des poésies des Fleurs du Mal qui furent inspirées à Baudelaire par la femme qu’il aima, très certainement, plus que toute autre. On lui donne généralement le nom de Jeanne Duval mais, en vérité, on ne connaît pas son patronyme, pas plus qu’on ne peut avec certitude désigner sa provenance. Elle était mulâtresse, peut-être originaire de la Réunion ou de l’île Maurice, mais rien n’est sûr. On ne sait pas grand-chose à son sujet, sinon que Baudelaire fit sa connaissance en avril ou mai 1842 et qu’il s’ensuivit, pendant des années, des périodes de cohabitation, de séparation, de réconciliations et de ruptures. Les amours du poète et de sa muse furent passionnées et houleuses.

Ces informations particulièrement lacunaires ne laissent-elles pas tout loisir à l’imagination ? C’est ce qu’a estimé, sans nul doute, Yslaire, recréant en bande dessinée cette femme, cette muse en se laissant guider par l’intuition et les conjectures, tout en s’appuyant sur les poésies et les éléments attestés de la biographie de Baudelaire. Le résultat est prodigieux. Yslaire parvient à parfaire, à la fois en respectant des faits incontournables et en laissant libre cours à sa créativité, une fascinante évocation du poète vu par les yeux de celle qui fut non seulement son amante et sa muse, mais aussi sa lectrice et celle qui retranscrivit les poésies que Baudelaire lui dictait.

Dans la vie de l’auteur des Fleurs du Mal, se heurtent les contradictions. D’un côté le dandy, toujours tiré à quatre épingles, de l’autre le débiteur ayant dilapidé l’héritage paternel et ayant toujours les huissiers à ses trousses. D’un côté, l’homme qui souffre, qui n’est jamais satisfait ni heureux, de l’autre le poète entouré par ses amis de la bohème : entre autres, Théophile Gautier, Nadar et Courbet. D’un côté, les amours passionnées mais éruptives avec celle que certains surnomment la « Vénus noire », de l’autre une mère invasive pour qui Jeanne Duval est la cause première de tous les malheurs survenus à son fils, au point qu’elle a l’intention de le mettre sous tutelle.

Mais Yslaire ne se contente pas de dérouler le fil des événements, entre autres l’infâme procès du 20 août 1857 qui condamne « pour outrage aux bonnes mœurs » l’œuvre majeure de Baudelaire et impose qu’en soient retirés six poésies, il va plus loin en épousant, si l’on peut dire, les obsessions du poète et les images mentales qui rejaillissent en poésie. Les symboles dont se délectait le poète sont du pain bénit pour un dessinateur : par exemple, les nombreux animaux qui l’inspiraient si formidablement, l’albatros bien sûr, mais aussi les chats, les corbeaux ou les serpents. Pour un dessinateur de talent, comme l’est indéniablement Yslaire, toutes les images dont se servit le poète, associées aux charmes de la muse, c’est la possibilité de composer de véritables tableaux, parfois superbement érotiques, ce dont il ne s’est pas privé. Passion charnelle et sublimation poétique s’accordent en arrangements graphiques très sensuels mais jamais sordides. Avant que, le temps passant et les soucis devenant envahissants, le couple ne vole en éclats. La poésie, alors, n’est plus de mise, Baudelaire traite Jeanne de « vieille outre puante et alcoolique ».  Mais la vérité est plus nuancée que les paroles d’un moment, suggère Yslaire.

Ce qui est sûr, en tout cas, c’est que cet album très recommandable constituera probablement pour ses lecteurs une porte d’entrée idéale pour lire ou relire Les Fleurs du Mal. Que peut-on souhaiter de mieux ?  

9/10

 

                                                                                     Luc Schweitzer, ss.cc.

Tag(s) : #Livres, #Bande dessinée, #Poésies
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :